Stigmates de l’étrange solitude

Sociologue et femme d’engagement, Gaye Petek nous livre un magnifique récit inspiré des nombreuses histoires de vie qu’elle a partagé avec les travailleurs turcs.

Ce beau texte plein d’humanisme avait été publié dans le huitième numéro de la Revue JIM, intitulé «  L’étranger » des Editions Bleu Autour en 2005. Nous le publions avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Mains et travailleurs, les dessins au crayon du grand artiste turc Abidine Dino accompagnent ce beau récit. 

Stigmates de l’étrange solitude

solitude

Je me suis soudain senti très seul, désemparé. À qui pouvais-je parler ? Et puis qu’est ce que j’allais pouvoir dire ? J’ai essayé de voir si je pouvais parler, j’ai entendu mes mots, ça m’a rassuré. Mais ces mots sont des mots parce qu’ils parlent à mon oreille, ils veulent dire quelque chose, je peux les traduire en images, en gestes, en douleur, en plaisir. Comment les transmettre, comment faire entendre leur sens au-delà de leurs sons ?

J’étais arrivé en France six mois auparavant. J’avais demandé à partir en Allemagne mais je suis tombé sur la France ou bien c’est elle qui m’est tombée dessus. Je ne connaissais ni sa langue ni son histoire, seulement le nom de « Parisss ». À l’aéroport un homme nous attendait. Nous étions quatre, nous avions passé la visite médicale ensemble à Istanbul, ils avaient regardé nos poumons, analysé notre urine, examiné notre bouche, écouté notre cœur. J’avais l’impression que je retournais faire mon service militaire. Un autre prétendant au départ avait dit d’un air enjoué : « C’est bon, les amis, on a réussi à l’examen ! ». Ils nous avaient donné des papiers : le blanc pour le patron, le jaune à poster pour le permis de séjour, puis ils avaient tamponné nos passeports. Ça y est, on avait la clé, le sésame qui ouvre les portes, qui permet de franchir la frontière.

L’homme nous a fait monter dans une fourgonnette, j’ai su après qu’il était notre contremaître. Nous avons quitté l’aéroport, j’ai vu marqué « Orly », ce n’était donc pas encore Paris. C’est lui qui allait nous y emmener. Il nous a dit des choses mais personne n’a compris, alors il a haussé les épaules d’un air las et il n’a plus du tout parlé. Nous avons roulé pendant à peu près cinquante kilomètres et il nous a fait descendre après avoir franchi un grand portail. C’était un immense bâtiment avec une grande cheminée comme un minaret et un toit en accordéon. Une masse sombre. Autour il y avait des terrains vagues, assez sales, rien à l’horizon, rien à offrir à nos yeux. J’ai compris qu’il nous disait que c’était là notre lieu de travail. Nous avons été dirigés dans un bureau, un autre homme a rempli des papiers, nous a fait signer. Hassan avec qui j’étais devenu ami m’a dit : « Signe mais écris en turc. » Je signe sans comprendre. « On ne sait jamais avec ces infidèles ! » Le premier homme nous a fait signe de le suivre, nous sommes remontés dans la fourgonnette et il nous a conduits un peu plus loin dans une sorte d’immeuble, un grand bloc rectangulaire avec des vitres qui n’était pas vraiment une maison. Il n’y avait ni balcon ni vraies fenêtres, je veux dire des fenêtres avec de la boiserie, que tu ouvres en tournant une poignée. Là c’était tout plat, rien que du métal, après j’ai compris que pour ouvrir tu tirais vers toi un pan sur le haut, tu avais juste un peu d’air mais tu ne pouvais pas passer la tête pour regarder dehors. D’ailleurs il n’y avait rien à regarder dehors. Un peu de verdure abîmée, de la terre aplanie, quelques arbres un peu plus loin et puis rien d’autre. J’ai pensé à un champ de noisetiers, ça m’a rempli les yeux mais attristé le cœur. Alors j’ai chassé l’image, j’ai préféré la garder « au chaud » pour plus tard. Nous étions dans notre demeure, le fuaye otel. C’était bizarre, je connaissais les deux mots mais ici ils ne décrivaient pas la même chose. Un fuaye, chez nous, c’est un grand espace central, un lieu d’accueil, en somme, et un otel, c’est un hôtel avec du personnel qui t’accueille, qui te donne une clé, où tu te sens un peu comme dans une boîte avec tout ce qu’il faut. J’ai vu ça dans des films. Et puis à Istanbul, avant de venir ici, j’en ai vu des grands, des chics, avec un portier, un auvent.

Ici, personne à l’entrée pour te montrer, te dire « bienvenue ». On nous a donné les clés, avec un numéro pour l’étage et un autre pour la porte. Les chambres étaient très petites, il y avait un lit d’une personne — parfois deux lits mais moi j’étais seul dans une chambre —, une armoire dans le mur, une table, une chaise, un lavabo. Les douches étaient à l’étage et il y avait une cuisine commune. C’était nu et froid, je me suis dit qu’il fallait que j’accroche des choses au mur. Après j’ai appris qu’il était interdit de clouer, d’ailleurs on ne pouvait pas, c’était du béton, alors j’ai collé des photos des enfants, un calendrier avec des dessins de fleurs, j’ai aussi mis une photo de ma mère et de mon père avec derrière eux un tapis qui représentait une forêt et un cerf. Des copains ont mis des calendriers avec des femmes ; non, pas leur femme, d’autres, des étrangères dénudées avec des grosses poitrines, dans des poses langoureuses. Moi je n’aime pas, je leur ai dit que c’était haram. J’ai dit : « Qu’est-ce qu’ils vont penser de nous, il faut garder notre éducation, il faut rester intègres. » Je n’ai même pas mis la photo de ma femme parce que ça ne se fait pas, ta femme elle ne doit pas être regardée par les autres et puis aussi on pourrait penser plein de choses, on pourrait croire que tu es amoureux ou des choses comme ça, tu perdrais ta virilité. On s’est finalement habitués à l’endroit, on a visité les environs, on a trouvé un grand supermarché pour faire les courses sans parler, un café où on allait le dimanche. La première fois on a bien ri et j’ai eu honte. Je voulais des cigarettes, alors je suis allé dans une épicerie, comme chez nous là-bas. Une dame qui servait a éclaté de rire quand je lui ai fait le signe de fumer avec les deux doigts qui vont vers la bouche et s’en éloignent avec délectation. Elle a fait signe que non, non, non ! Elle est sortie avec moi et m’a montré une autre devanture, c’était écrit « tabac », nous on a adopté cette enseigne, on disait tabak.

abidindinouc

Jusqu’au jour où je me suis réveillé dans cette chambre d’hôpital, ma vie était simple. Je me levais à cinq heures, j’allais à l’usine, je plaçais des plaques en aluminium sous une presse puis je les mettais dans une autre machine pour la coupe, pose déjeuner à la cantine et retour au foyer où on s’était organisés entre Turcs, à tour de rôle chacun faisait les courses et le repas. Puis on allait fumer dans la salle de séjour commune, on jouait rarement aux cartes et on se couchait. Toutes les deux semaines, on changeait d’équipe donc d’horaires. C’était plus dur parce qu’il fallait dormir le jour et qu’il y avait du bruit dans les couloirs. Le samedi j’allais au kiosque de la gare acheter le journal turc, je téléphonais d’une cabine à la famille au village. L’après-midi je dormais un peu puis j’allais au café retrouver les compatriotes. Le dimanche aussi nous y passions beaucoup d’heures. Une fois, la famille m’a envoyé une cassette, alors j’ai acheté un petit magnétophone et certains soirs j’écoutais toute la famille me dire « bonjour », « comment ça va ? » ils ne disaient pas grand chose d’autre mais je passais et repassais la bande, ça me donnait du courage. C’est le troisième mois de notre séjour qu’on s’est risqués à aller à Paris, voir la ville. On était un peu perdus. On restait dans le quartier de la Gare de Lyon. On était tous de régions et de villages différents mais on s’entendait bien. Tous des gurbetçi, des exilés pleins de nostalgie. Moi, je pensais beaucoup à ma mère et aussi à mes deux petites filles, à leur mère aussi bien sûr. Elle, au fond, je la connaissais depuis l’enfance mais en même temps je ne la connaissais pas bien. Elle avait quatorze ans quand on nous a fiancés et nous nous sommes mariés un an plus tard. Moi j’en avais dix-huit. Je n’arrivais pas à bien la voir dans mon souvenir parce qu’elle a toujours été très réservée, silencieuse, prude. Et puis nous vivions avec ma mère, alors il n’y a jamais eu un geste de trop, tu vois ce que je veux dire, on ne pouvait pas exprimer un sentiment, avoir un geste affectueux, ça ne se fait pas. J’en avais envie mais, de toute manière, elle n’aurait jamais voulu. Le soir les enfants dormaient dans la même chambre, juste à côté derrière un rideau, dans la chambre à côté il y avait ma mère qui aurait très mal vu que je me laisse aller.

Une fois je suis allé avec un ami dans un magasin, il était là depuis plus longtemps que moi et repartait en vacances dans son village. Je l’ai accompagné pour acheter les cadeaux qu’il devait ramener. On a beaucoup tourné, il ne savait pas comment satisfaire tout le monde, surtout les femmes de sa famille et les voisines qui auraient été jalouses. J’ai eu une grande idée, on a acheté un rouleau entier de tissu, du velours violet, ainsi chacune pourrait avoir son morceau, il n’y aurait aucun regard envieux et toutes les femmes du village seraient vêtues à la mode de Paris. Plus tard j’ai moi-même utilisé cette méthode du cadeau groupé mais je me suis rendu compte que ça ne plaisait pas autant que je l’avais cru.

Les jours passaient sans rencontrer le moindre Français, les chefs d’équipe étaient algériens, le chef du personnel était portugais. Et entre nous on parlait tout le temps le turc. Tu comprends pourquoi j’étais « sans langue » dans cet hôpital. Je ne savais dire qu’une dizaine de mots en français. Comment appeler sans être impoli ni ridicule ? J’ai dit : « Allo ! » et puis un peu plus fort, j’ai crié : « Allo, allo ! » Une infirmière est venue, elle m’a dit des choses mais je n’ai pas compris, j’ai montré mes bandages, elle m’a fait signe d’un air de dire on verra plus tard et m’a laissé. Ça m’élançait, je sentais une douleur diffuse. C’était comme des moufles épaisses, je ne pouvais pas bouger les doigts. Plus tard une autre infirmière est venue pour une piqûre, puis elle a voulu glisser une drôle de bouteille sous les draps. J’ai compris, j’ai eu honte et j’ai fait le geste de me lever. Elle m’a dit non et m’a montré la perfusion dans le bras. J’ai senti le rouge me monter au visage. En fin d’après-midi, heureusement, Hassan et Dervish et trois autres camarades sont arrivés. J’étais heureux de les voir, soulagé de cette inquiétude qui me taraudait depuis des heures, j’en oubliais même la douleur qui était plus forte depuis un moment. Mais eux n’avaient pas l’air heureux, ils avaient des sourires figés. Hassan m’a embrassé, j’ai vu ses yeux s’emplir de larmes.

« Allons, mon vieux, tu vois, ça va, je suis vivant. Ne pleure pas, raconte-moi plutôt. Je n’ai presque aucun souvenir, j’ai eu un accident, n’est ce pas ? »

Tous avaient le visage défait, ils étaient partagés entre la honte et la gêne. Hassan m’a expliqué. C’était comme un film que j’aurais vu la veille mais qui s’arrêtait en plein milieu à cause d’une coupure de courant. D’habitude on éclaire la salle mais moi j’étais resté dans le noir. Hassan a « rembobiné » le film : j’avais introduit la plaque dans la machine mais le butoir n’était pas descendu et mes mains, en une fraction de seconde, avaient été d’abord comme aspirées, puis la lame s’était abattue et ne s’était plus relevée. J’avais hurlé — bizarrement je me souvenais de cris qui ne m’appartenaient pas — et m’étais évanoui au moment même ou plusieurs ouvriers accouraient. Il avait fallu actionner à nouveau la machine pour débloquer mes mains. Hasan ne pouvait plus retenir ses larmes, il m’expliquait qu’il y avait eu beaucoup de sang, il s’étranglait sans pouvoir terminer ses phrases, moi je n’entendais plus rien, je fixais mes moufles. Qu’y avait-il dedans ? Qu’est ce qui restait de mes mains ?

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C’est peu de temps après sa sortie de l’hôpital que je l’ai rencontré. Un de ses camarades l’accompagnait. Il était perdu et ne savait pas par quel bout commencer une nouvelle vie avec sept doigts de moins. Il avait encore ses fils chirurgicaux mais portait des gants de cuir noir pour cacher ses mains et les protéger du froid.

Nous avons commencé un long parcours dans les dédales administratifs et juridiques. Son histoire m’a grandie et je crois que je l’ai un peu aidé à l’écrire autrement.

Il y a eu d’abord le procès contre son employeur : l’accident était dû à une machine défectueuse. Puis nous avons eu à affronter le corps médical, avec certains médecins qui avaient oublié — ou n’avaient jamais appris — que derrière leurs patients il y avait des hommes, avec des peurs, des pudeurs, des fêlures. Comme ce médecin du travail qui nous expliquait, bourru, qu’il ne fallait pas qu’il « s’installe dans une sinistrose ». Cette maladie psychiatrique frappe souvent les immigrés qui ont eu à subir un grand choc émotionnel ou un accident corporel alors qu’ils sont « en terre étrangère ». Le sentiment d’avoir perdu ses capacités physiques ou de n’être plus le même qu’en arrivant dans le pays d’accueil provoque une quête revendicative. Le malade demande « réparation » à cette société qu’il rend coupable de sa douleur. Notre interlocuteur disait donc que la reprise rapide du travail lui ferait oublier ses « maux ». Il oubliait, bien sûr, que l’homme en face de lui, avec ses moignons encore bouffis et couverts de fils, avait dans la tête des terreurs qui lui semblaient alors insurmontables. Et pour cause : il lui fallait, par exemple, apprendre de nouveaux gestes pour se boutonner, tenir un crayon, manger. Le médecin semblait ne pas voir la réalité quotidienne de cet homme ou, du moins, tentait de la minimiser. Sans doute l’ai-je remis à sa place un peu brusquement, en tout cas la perplexité du médecin et ma colère ont paru l’amuser. Toutes ces étapes, il les a franchies avec courage et dignité. Comment a-t-il échappé à cette étrange maladie ? Nul ne le sait. C’est qu’il m’est arrivé de rencontrer d’autres ouvriers victimes d’accidents, avec des séquelles souvent moins lourdes qui, eux, sont devenus fous. Lui, a définitivement surmonté ses angoisses le jour où nous nous sommes rendus dans un service spécialisé dans la pose de prothèses. Nous patientions dans une salle d’attente qui ressemblait à L’Enfer de Dante. De nombreux handicapés attendaient là. L’un était manchot, un autre avait le cou enferré dans un étau, deux hommes, tenant chacun une jambe artificielle à la main, en comparaient la qualité et la technicité… Il regardait autour de lui, les yeux écarquillés, silencieux. Il a fini par dire : « Dans mon malheur, je devrais remercier le ciel ! » Lorsque nous sommes sortis de là, avec au bout de ses moignons des doigts en caoutchouc très ressemblants à la réalité, il s’est arrêté. Il a tendu les mains devant lui, comme pour les admirer, et m’a demandé ce que j’en pensais. Ne sachant que dire, j’ai bafouillé quelques propos sur la réussite esthétique de la prothèse (qui n’avait pas pu être mobile, le sectionnement des doigts avait été trop profond). Il m’a dit : « En somme, c’est juste pour donner une illusion de la réalité et faire beau ? » Soudain, là dans la rue, il a ôté ces faux doigts un par un puis, et les a remis dans le coffret qu’il avait dans un petit sac. Puis il a avancé d’un air décidé et a balancé le tout dans la première poubelle venue en me disant : « Viens, on va prendre un café. »

C’était la première fois que je le voyais entrer dans un lieu public sans ses gants.

GAYE PETEK

 

Ce texte de Gaye Petek inspiré des nombreuses histoires de vie qu’elle a partagé avec les travailleurs turcs a été publié par la revue JIM N° 8 intitulé «  L’étranger » Editions Bleu Autour, 2005. Nous le publions ici avec l’aimable autorisation de l’auteur. Pour mieux connaitre l’univers de Gaye Petek, n’hésitez pas à lire le portrait que nous lui avons dédié sur notre site, durant l’été 2019.

Auteur : initiativesturquoises

‘Les Turquoises’ ont vu le jour. Donnant la vie à de nombreuses expressions culturelles, artistiques et intellectuelles, c’est une plateforme éphémère d’initiatives culturelles provenant de la Turquie.

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