Acteur lyrique

Beaucoup de choses sont dites de l’acteur Engin Akyürek. Ce texte n’est ni un nouveau résumé de l’histoire, ni une critique, tout cela a été dit, parfois très bien.  Selon moi, pour écrire à son propos, il faut dépoussiérer les mots, les ciseler comme de l’or, aller au plus près du sens et des images, rendre hommage à son talent, conjuguer l’émerveillement.

Ce qui m’inspire aujourd’hui, c’est d’évoquer comment cet acteur nous emmène au plus près de l’émotion, et comment, comète fulgurante, elle passe de lui à nous, circule de la prise de vue à la diffusion, pour s’imprimer sur nos rétines. Ses personnages sont  à priori ordinaires: Flic, forgeron, paysan, entrepreneur, étudiant, artiste, ancrés dans la réalité quotidienne de son pays. Cinéma social, politique, militant, souvent des récits de corruption, des films à suspense, le tout traversé de grandes histoires d’amour. Des scénarios et mises en scènes intelligents, du bon cinéma de divertissement, efficace.

Sauf que cet acteur, par sa présence fervente, fait basculer le récit dans un tout autre registre. Ceux qui le filment le pressentent bien qui se rapprochent de son visage, pour tenter de saisir les secousses intérieures qui l’habitent. Ce qui de lui, remonte à la surface lorsqu’il joue.  Sa dernière série Sefirin Kizi ( La fille de l’ambassadeur), réalisée par Emre Kabacusak, et filmée par Serdat Armutlu, en est un beau témoignage, qui met en lumière l’évolution de l’acteur, sa maturité psychologique. Engin Akyürek fait figure d’électron libre dans le monde des films et séries contemporains Turcs. Originaire d’Ankara, ses manières, sa culture et sa langue le définissent bien sûr et pourtant son jeu d’acteur touche à l’universel. Héritier à mon sens des grands acteurs du cinéma muet ( ex Jeanne d’Arc de Dreyer) qui misaient tout sur l’expression visuelle de l’intériorité, intense, il incarne les émotions, les grands bouleversements qui nous traversent et du coup ce qui semblait trivial, bascule dans la lumière. Son rôle d’écorché vif dans Sefirin Kizi lui colle à la peau. Ce subtil mélange de colère et de grande fragilité, il s’en empare, livre son visage frémissant à la caméra, nous entraîne dans l’éclat brut de sa présence. La distance entre nous et lui infime, à fleur de pellicule. 

L’ émotion, chez Engin Akyürek, se lit sur la géographie de son visage. Acteur lyrique, il y a dans son jeu des rivières, des escarpements, des îles sous le vent, des douceurs printanières, la noirceur des orages, des tempêtes, des bateaux en détresse, des ciels étoilés. Sancar heureux, son regard devient soleil, un soulèvement d’instinct meurtrier, les flaques noires de ses yeux parlent de mort, de profondeur insondable. Une infime palpitation au coin de ses paupières, un frémissement courant sur ses lèvres, une inclinaison légère de la tête, le revoilà dans la tourmente ou la joie. Ses murmures des chants d’oiseaux, ses cris des mouvements telluriques.  Du grand art dans l’interprétation, mais surtout cette profondeur intérieure, qui lui permet de nous livrer les constellations, les mouvements subtils, fugaces qui se lisent sur son visage et dans ses yeux. Ainsi, il nous renvoie en miroir, les mille sursauts qui nous émeuvent lorsque nous sommes confrontés aux autres, lorsque nous aimons. Il met à jour les sensations, les impressions qui emplissent notre vie d’êtres vulnérables. Je ne sais où il puise ces ressources, cette énergie vitale. Sans doute va -t- il les chercher hors tournage, il doit vivre sans bavardages, pour nous livrer de telles merveilles, ou écouter le vent dans les arbres, le chant de la mer, sa voix intérieure, ou dehors, attraper les sentiments au passage, observer la vie autour de lui peu importe, ce qui en résulte est éblouissant. Généreux, acteur de la démesure, poète visuel, il navigue dans les grands vents et nous entraîne à sa suite sans répit, pour notre plus grand bonheur.

©cathiehubert

2020-04-02  

Artiste auteur designer professeur

Sefirin Kizi

( La fille de l’Ambassadeur. Réalisateur Emre Kabakusac)

2019 / 2020/ 2021. 52 épisodes.

Avec Engin Akyürek dans le rôle de Sancar efe.