Au sein d’un journal à la croisée des continents

Au centre des enjeux géopolitiques contemporains, la Turquie est un pays incontournable pour tout individu qui s’intéresse de près ou de loin aux relations internationales. Or, alors que j’étais encore étudiante en master à l’Institut des Hautes Études Internationales de l’Université Laval (Canada), il m’a été donné l’occasion de me pencher davantage sur cet État dans le cadre de mon stage de fin d’études. En juin 2016 — période ô combien turbulente —, j’ai posé mes bagages dans ce lieu qu’on appelait autrefois Byzance, puis Constantinople, et désormais Istanbul, cette Sublime Porte riche de son histoire millénaire. Débutait dès lors mon aventure au sein d’Aujourd’hui la Turquie, le seul journal francophone imprimé du pays, d’abord en tant que stagiaire, puis à titre de coordonnatrice de rédaction.

Camille Saulas

Les présentations étant faites, laissez-moi vous parler de ce journal qui célébrera bientôt ses 16 ans d’existence et qui est consulté chaque mois par cent mille lecteurs.  

Le récit du seul journal francophone imprimé de la Turquie

Aujourd’hui La Turquie a vu le jour à une époque charnière pour la Turquie. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, commence alors à se rapprocher de l’Union européenne (UE). En effet, Ankara entre officiellement dans le processus d’adhésion à l’UE en décembre 2004 après avoir, en 2002 et 2003, adopté un programme de réformes qui a abouti au respect des critères de Copenhague. C’est dans ce contexte que M. Latif, l’instigateur du journal et directeur de publication, accompagné de journalistes, chercheurs et universitaires francophones d’origine turque et française ont senti qu’une fenêtre s’ouvrait sur l’Occident et qu’il était nécessaire d’accompagner ce processus d’adhésion en créant un journal qui ferait la promotion de la Turquie. L’objectif était alors de communiquer sur le fait que tant ce pays que les membres de l’UE avaient intérêt à voir la Turquie intégrer cette organisation régionale. Mais, les raisons de la naissance d’Aujourd’hui la Turquie ne s’arrêtent pas là.

Il s’avère qu’il existait un véritable manque quant au traitement médiatique de la Turquie en Europe et particulièrement en France, une réalité qui entretenait des fantasmes et des préjugés erronés d’un côté comme de l’autre de la frontière. Il était temps d’en finir avec cette situation. Or, une fenêtre d’opportunités était grande ouverte puisque, à l’époque, les journaux européens — excepté Le Monde — n’avaient pas de correspondant en Turquie. Ainsi, les nouvelles qui circulaient sur ce pays étaient des informations de seconde main tant sur la politique que sur l’économie. De ce fait, il y avait peu d’informations positives — et encore moins diversifiées — sur la Turquie qui restait relativement méconnue malgré son grand potentiel, notamment en matière touristique. 

En outre, les relations entre Paris et Ankara étaient tendues, l’image de chacun de ces pays était négative d’un côté comme de l’autre, et ce, du fait de la reconnaissance du génocide arménien qui a alors occupé l’actualité française et turque et qui a représenté une véritable perte politique et économique qui s’est accentuée avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Tant de lacunes et de défis qui desservaient la Turquie. De plus, M. Latif et ses futurs collaborateurs, tous francophones et désirant promouvoir la langue française en Turquie dans lequel, avant les années 1970, il avait existé des journaux francophones, mais où malheureusement, le français tendait à disparaître, ont entrevu une opportunité du fait de ce manque flagrant dans le monde médiatique et du tournant que vivait la Turquie avec, en plus de la procédure d’adhésion à l’UE, un processus de privatisation des journaux depuis le Président Turgut Özal ainsi que le début d’une croissance économique fulgurante qui devait inviter le marché européen à s’ouvrir sur une Turquie fiable et viable

C’est dans ce contexte particulier, et avec pour mission de créer une plateforme qui n’existait pas pour changer l’image de la Turquie dans l’UE, mais aussi celle de la France sur le territoire turc, que le journal a vu le jour à la fin de l’année 2004 et qu’Aujourd’hui la Turquie a publié le premier numéro de son mensuel le 1er avril 2005. L’objectif du journal était donc de devenir la « carte de visite » de la Turquie dans le monde francophone. Jusqu’en 2010, Aujourd’hui la Turquie a ainsi contribué à présenter aux pays européens et particulièrement à la France, où il y avait beaucoup de travail à faire en terme d’image, les atouts de la Turquie. 

Exemplaires du journal

Peu à peu, le contexte a évolué tout comme Aujourd’hui la Turquie. D’un journal exclusivement centré sur des sujets politiques et économiques, il a commencé à s’intéresser aux évènements culturels. Le siège se trouvant à Istanbul, Aujourd’hui la Turquie a été happé par l’explosion culturelle de la Sublime Porte qui est devenue, en 2010, la capitale culturelle européenne. En outre, avec l’ouverture de la Turquie et l’arrivée importante de travailleurs francophones sur le territoire, le journal s’efforce également de fournir des informations sur divers sujets aux expatriés.

C’est aussi en terme d’organisation que le journal a changé à la fin des années 2000 puisqu’en 2009, il fut décidé de commencer à prendre des stagiaires tout au long de l’année alors qu’auparavant on ne comptait dans ce média qu’une équipe de chercheurs et de journalistes avec une dizaine de correspondants à Izmir, à Ankara et à Paris ; un pari sur l’avenir, sur la jeunesse et le dynamisme.


Actuellement, dix-sept chroniqueurs, chercheurs et journalistes qui étudient l’Europe et ses relations avec la Turquie, travaillent pour la version papier du journal, c’est-à-dire pour le mensuel. Le reste de l’équipe se compose des membres du comité de rédaction, du directeur de publication, M. Hüseyin Latif, de la rédactrice en chef, Mme Mireille Sadège, et des stagiaires qui ont notamment pour mission d’animer le site internet du journal. À ces derniers, il faut ajouter notre maquettiste, Ersin Üçkardeş, qui effectue chaque mois un travail remarquable. 

Je tiens à saluer le travail que l’équipe du journal effectue quotidiennement, mais aussi le dévouement, le talent, la ténacité et le courage de tous ceux qui contribuent à ce qu’Aujourd’hui la Turquie poursuive son chemin et relève les défis qui s’imposent un peu plus chaque jour. 

Camille Saulas