Souvenirs ‘alla turca’ d’une professeure de français

« Les Turquoises » partagent avec vous depuis un certain temps des témoignages remarquables sous la rubrique « Une Vie entre deux pays ».

Dans cette nouvelle épisode des témoignages, Valérie Sanchez, professeure de français à Istanbul, a eu la gentillesse de partager ses souvenirs et sa vision sous sa merveilleuse plume. Son Istanbul et le métier de professorat y font leur passage pour vous dévoiler une très belle expérience stambouliote.

Terre adoptive, espace linguistique.

Venir enseigner le français en Turquie peut sembler une incongruité. La tradition des lycées français est certes ancrée depuis le XIXème siècle, mais très concurrencée comme partout dans le monde par l’anglais, ce qui peut frustrer n’importe quel enseignant. De plus, le système éducatif turc, dont dépendent les lycées francophones, est particulièrement contraignant, laissant moins de liberté aux professeurs qu’en France.

Donc dans mon cas, venir et surtout rester en Turquie pour y être prof, s’apparente avant tout à un choix de vie. Est-ce que je peux comparer mon enseignement à un engagement ? Si c’est le cas, engagement dans la francophonie et/ou dans la société turque ?

En tout cas, à mes yeux, je ne me considère pas comme la simple « passeur » d’une langue.

Triple paradoxe personnel.

Premier paradoxe : je n’aime vraiment pas vivre en France (je m’y ennuie trop) et parallèlement j’encourage tous mes élèves à aller y étudier, travailler, vivre.

Deuxième paradoxe : j’aime profondément vivre en Turquie (j’y éprouve un sentiment constant d’ouverture) mais mon niveau en langue turque reste très médiocre.

Troisième paradoxe : au fil du temps, je réalise de plus en plus que le français, ma langue natale, est devenu pour moi une langue professionnelle. C’est l’anglais qui est à présent ma langue la plus « personnelle », intime.

Comment solutionner / synthétiser ces paradoxes ? Peut-être simplement en admettant que ces trois langues, trois attitudes, ne sont pas si contradictoires , mais simplement humaines : elles font partie d’un long processus d’expatriation et d’intégration, un chemin que chacun rencontre en changeant de pays. Il est clair que cela demande une certaine gymnastique faite de compromis et de réajustements… Mais je pense que c’est aussi le cas de mes étudiants qui, en empruntant la voie du français, doivent sans cesse « naviguer à vue » entre différents écueils linguistiques et culturels..

Paramètre : quelle formation ?

Y aurait-il une formation idéale pour « bien » enseigner le français à l’étranger ? Question pertinente ou qui n’a pas lieu d’être ? Et pourquoi pas : y aurait-il une formation idéale pour « bien » enseigner en Turquie ?

Ça frise l’absurde…Que l’on soit formé en Franco-Français (langues et littérature françaises) ou/et en Français Langue Étrangère, j’ai pu constater et expérimenter que tout ce débat se dissout dans un permanent et presqu’existentiel souci d’adaptabilité. Dans mon cas, une certaine passion pour la communication a balayé les barrières linguistiques et culturelles, les préjugés, les craintes, même la timidité… et tout cela avec l’autre paramètre absolu de la réciprocité dans l’apprentissage. À chaque cours, j’en apprends autant que mes étudiants..

Aller-retours et Quête du Graal.

Partager un espace linguistique, ça peut être mettre à profit des petites clés. Par exemple, connaître un peu la formation de la voie passive en turc peut permettre de comprendre toute la difficulté d’enseigner cette même voie passive en français à des élèves turcs. De même, pour évoquer le mouvement des Poètes Maudits, j’ai souvent recours au mot bizarre de « beddua » (trouvé dans une vieille chanson du groupe Athena…) simplement parce que généralement les élèves ne voient pas le lien entre ces deux mots.

Mais parfois les virages socio-culturels ou socio-politiques sont plus amples. J’ai eu du mal un jour à entendre en cours un de mes meilleurs élèves traiter Mme de Merteuil (« Les liaisons dangereuses », Laclos) de la pire des façons : est-ce que ce type de personnage ne correspond en rien aux canons féminins turcs ? Je l’ignore encore…

Dans le même sens, un problème très délicat : comment enseigner le principe de la séparation des pouvoirs de Montesquieu, alors que la Turquie actuelle n’est pas un exemple de vertu dans ce domaine ? Les élèves sont, je le crois, tiraillés entre leur esprit patriotique et la critique sous-jacente de leur système politique…

À cela s’ajoute la conscience, essentielle il me semble, d’un paradigme conservatisme- progressisme : enseigner la langue d’usage ou celle de l’Académie ? Préférer l’art moderne ou les châteaux de la Loire ? (Je caricature à peine…)

À mon sens, dans tous les cas, je pense que mon rôle n’a jamais été de choquer, encore moins de provoquer : favoriser l’éveil de la conscience, oui, mais ne pas en demander trop à des jeunes qui vivent ici complètement détachés des repères de la société et de la culture françaises.

S’il y a une chose élémentaire à partager, c’est que l’apprentissage d’une langue est comme une longue quête du Graal : toujours inachevée, car l’aventure de la connaissance et de la communication est l’objet même de la quête. Concernant le turc et le français, je peux envier les traducteurs ou interprètes qui complètent en un même esprit certaines immenses phrases françaises et certains immenses mots turcs qui jouent au chapelet….

Alors malgré certains paradoxes personnels, malgré le pragmatisme de certains étudiants qui se focalisent un peu trop sur leur C.V. pour avancer qu’ils sont francophones, mon souhait pour les étudiants turcs serait qu’ils soient aussi bien francophiles que francophones, et qu’ils mettent dans leur apprentissage un peu de cette valeur ajoutée qu’on appelle l’affection, celle-là même que j’ai envers la Turquie.

Camus a dit « Ma patrie c’est la langue française »… je ne suis en rien patriotique, mais j’ose émettre le vœu que tous mes étudiants vivent ce patriotisme-là.

Valérie Sanchez, Istanbul

Novembre 2019